La Porte

Sans prévenir qui que ce soit, ils ont installé une nouvelle porte, au fond du couloir, juste après la chambre de Madeline. Madeline Massard, c’est la fille qui longe les murs de la résidence du matin au soir. Pardon, pardon, pardon, dit-elle quand elle vous croise, et vous êtes prié de vous décaler pour la laisser filer directe et droite sur sa trajectoire.

Madeline Massard, moi je l’appelle Mme Radar et parfois je l’accompagne dans ses explorations, histoire de m’occuper ; et parce que je l’aime bien. C’était mon amie, avant qu’elle ne perde à la fois une partie de sa vue et beaucoup de sa mémoire. Je me souviens toujours de nos sourires, nos coudes enlacés lors de nos promenades, son caractère bien trempé et sa gourmandise ; elle raffolait en particulier du chocolat noir et était très mauvaise perdante à la crapette. Mais ça aussi, elle l’a oublié. Aujourd’hui, elle vit cachée dans les arcanes de ses souvenirs perdus. Et peut-être sont-ce ceux-là qu’elle cherche toute la journée en suivant scrupuleusement les parois de l’établissement.

C’est en l’escortant que je l’ai découverte, la nouvelle porte. Quelle surprise ! D’autant plus qu’elle ressemble comme deux gouttes d’eau à l’entrée de ma dernière maison, avec une vitre arrondie et des rideaux bleus.

Comme je m’en étonnais à une des dames en blanc, cette dernière m’a dit qu’elle ne voyait pas du tout de quoi je parlais, qu’il n’y avait rien de nouveau à ce niveau, ni aux autres, d’ailleurs. Parce que vers l’ailleurs, personne ne va : tout est fermé, ici, par sécurité, pour ne pas risquer de perdre qui que ce soit.

J’ai poursuivi mon enquête auprès d’autres résidents et d’autres gens en tablier et en suis arrivé au même constat : personne ne sait ou ne comprend de quoi je parle. Serai-je donc le seul à la voir, cette nouvelle porte ?

En fait, je ne pense pas : en l’observant à nouveau dans ses tournées rituelles, j’ai constaté que Madeline faisait toujours un écart à la hauteur de la porte aux rideaux bleus. À son approche, elle ralentissait, se tournait légèrement sur le côté comme pour écouter s’il y avait du trafic à éviter, puis traversait le couloir vers le mur opposé. Au bout de quelques pas, elle revenait sur son itinéraire initial, toujours à droite, après avoir dépassé ce qui avait semblé être pour elle un obstacle.

Pourquoi cet évitement ?

Profitant du calme qui règne au moment de la sieste, instant de pause que même une Mme Radar a toujours respecté, j’ai repris mes investigations et détecté un détail très insolite : une clé occupe la serrure de ma porte ! Ainsi peut-être allais-je pouvoir savoir ce qui existait derrière : un chemin, d’autres locaux, une rue, une cour, un jardin, une plage ?

Mais quand j’ai tenté de tourner la clé, une force sourde s’y est opposée : impossible d’approcher ma main de la poignée. Il y avait là comme des ondes occultes qui refusaient au curieux que j’étais devenu d’assouvir sa soif d’indiscrétion.

Je suis retourné à ma chambre empreint de frustration.

Serait-ce cette sorte d’énergie répulsive que ressentait Madeline à cet endroit ? Sa cécité liée à son expérience de sondeuse invétérée auraient-elles exacerbées sa sensibilité à ces espèces de courants magnétiques ? C’est avec toutes ces questions que je me suis assoupi sur mon lit quelques minutes ; ou bien d’avantage, je ne m’en souviens plus.

Toujours est-il qu’un peu plus tard, entrant dans la salle commune pour le goûter, je n’y ai pas retrouvé Madeline, comme à l’accoutumée. Est-elle souffrante ? L’avez-vous vue ? Pourquoi est-elle absente ? À ces questions, personne ne sut me répondre… Et malgré mes recherches partout, impossible de la croiser, elle, Mme Massard, connue de tous comme celle qui déambule imperturbablement de recoin en recoin.

Elle s’est comme volatilisée !

L’idée me vint alors que, n’en pouvant plus de ses sempiternelles rondes, elle a trouvé le moyen d’ouvrir notre porte. Et si tel est le cas, elle l’aura passée, poussée par l’envie d’aller inspecter des espaces inconnus et leurs nouvelles coursives ?

Perplexe, avec le sentiment d’être encore un peu plus esseulé, j’ai fait celui que la lassitude laisse flegmatique sur le bout d’un canapé, spectateur impassible des visites pour les autres ; la télévision, la toilette, le dîner… leurs jeux de société.

La nuit prochaine, j’irai fureter du côté de la porte vitrée. Sans doute parviendrai-je à mon tour à en percer le secret qui me permettra de rejoindre Mme Radar, mon amie ; qui sait ?

© Jean-Marin Wibaux