Cauchemar marin

Julien s’assied sur le sable, pose ses coudes sur ses genoux, et tient sa tête entre ses mains. Il laisse son esprit s’envahir du vol des mouettes, plonge en grand vertige avec les sternes, effleure la crête des vagues avec le cormoran, décoiffe les moutons, scintille dans les reflets du ciel sur l’eau, écoute la silencieuse mélodie de la houle dans laquelle dansent des algues lascives. Enfin, il déferle sur la plage comme la mer qui explose en des milliers d’éclats océaniques.

Julien rêve alors que le temps s’arrête. Tout se fige : les mouettes, les sternes, les cormorans, les algues, le sable, les vagues, les moutons, la mer et ses éclats. La musique marine s’effondre avec fracas en une cacophonie de tintements informes, comme un immeuble de verre qui viendrait à éclater sous la force d’un vent glacial.

Quand tout est fini, Julien se lève pour aller visiter ce paysage nouveau. Dans le calme qui désormais l’enlace, une intime métamorphose transforme son corps.
Seul face à lui-même, il peut se voir vivre, il se sent vieillir. Un pétillant frisson vient caresser sa peau de toute part et engourdit ses membres…

Il s’approche de l’eau, frôle au passage les plumes d’une mouette-rieuse au sourire statufié. Entre ciel et terre : un fragment de mer en suspend. Julien le décroche. La gouttelette est froide, mais n’a rien de la glace ; elle ne fond ni ne glisse. L’enfant pose ce diamant de sel sur sa langue, et l’écrase sur son palais. De la coquille qui se déchire, un suc fade et insipide s’évapore dans la bouche, enivre les papilles gustatives en un millième de seconde. Julien, devant tant de douceur, et connaissant sa gourmandise, se dirige vers les vagues pour les croquer à pleines dents. Mais à peine a-t-il cassé la pointe d’une des crêtes que tout le reste de la masse d’eau s’écroule sur ses pieds dans un nuage de poussières étincelantes.

Certes, le spectacle est beau, mais la fragilité de tout ce qui l’entoure commence à inquiéter le jeune garçon. Il ne peut plus poser un pied sur le sable sans détruire les milliards de grains qui forment la plage ; au moindre coup de vent, elle va s’envoler et disparaître à tout jamais…

Il lui semble désormais impossible de revenir en arrière. En emprisonnant les choses, les objets, le monde qui le couvait, il s’est incarcéré lui-même. Le plus timide de ses mouvements est source de destruction. Il n’ose plus bouger, prend la posture rigide des oiseaux qu’il a figés par les simples vœux de sa pensée vagabonde. Tout alentour devient friable. Sur le dos de la mouette-rieuse, à l’endroit où sa main a glissé tout à l’heure, les plumes se sont effritées. L’animal se retrouve par sa faute mutilé.

L’ampleur des dégâts ne cesse de s’accroître. Tout ce qui a été en contact avec le corps de Julien perd de sa perfection naturelle. Un désastre dont il est l’unique cause s’offre à ses yeux, sous ses paupières closes. Bientôt, il ne reste plus rien, sinon lui, fixé à jamais dans une position immuable, assis, les coudes sur les genoux, la tête coincée entre ses mains.

Ouvrir les yeux, il faut ouvrir les yeux. C’est le seul moyen pour oublier ce songe envoutant.

Julien ouvre les yeux.
La mer scintille.
Les oiseaux volent.
Tout respire la vie.

Sous ses paupières, une longue larme salée s’échappe, humecte les cils, glisse le long du nez, dessine une trainée sur la joue, puis finit par se mélanger dans la salive de la bouche, fade, insipide, évaporée en un millième de seconde.

Julien se lève, revient sur ses pas.
Chez lui, on lui dira à son retour : tu as déjà pris les couleurs de la mer !.
On sourira.
Et ce sera tout.

© jean-marin wibaux